C'est à ce moment là que tout a basculé. C'est comme ça que je suis devenu un "héros". Ironie du sort, c'était là que tout allait se terminer.
Je m'engouffrais dans les escaliers. Ma vue retrouva un semblant de normalité, excepté le fait que dans la pénombre des couloirs souterrains, j'y voyais comme en plein été. Dehors, le silence était retombé, emprisonnant une fureur passée dans sa gangue de glace atmosphérique.
J'étais étrangement calme. Celui que je considérais comme mon meilleur ami venait de se faire descendre, mais je n’étais ni triste, ni angoissé. Rétrocontrôle dopaminergique et inhibition de la recapture par derosépide de synthèse. Le miracle des pharmacopées postindustrielles agissait sur mon système émotionnel avec une efficacité redoutable, préservant par la même mes facultés de discernements. Et je n'avais que trois constats à faire : un sergent était mort, des snipper sont apparus dans le secteur alors qu'on en avait pas vu depuis plus d'un an, et j'avais laissé mes hommes déserter leur zone. Ce qui faisait un bon paquet de paramètres suffisamment instable pour que la situation ne dégénère. Non, vraiment, ce n'était pas le moment de paniquer.
- Sergent ?
C'était Kalaz. Le pauvre type qui s'était fait éclaté la main façon steak haché. Il saignait salement, et le morceau de cape que je lui avais filé était saturé. Ça goutait sinistrement sur le sol gras du couloir de métro.
- Tu vas t'en sortir. Je t'en donne ma parole.
Je lui souris. Il me le rendit, malhabile. Je déchirais un autre bout de ma cape, usée par le frottement et qui s'élimait par endroit.
- Quelles sont les réserves alimentaires ?
Un des soldats ouvrit son sac, et en ressorti un bon nombre de petit paquet d'aluminium encore vierges.
- Il reste encore ...
- C'est du sucre qu'il me faut.
Il me lança un sachet à peine plus gros qu'une enveloppe standard, bien gonflée. Je l'ouvrais d'un mouvement sec et précis.
- Kalaz, il va falloir retirer le tissu ...
- Vous ... vous êtes sur, sergent ?
- On n’a pas le choix. Si vous ne voulez pas perdre la totalité de votre bras.
Il hésita un instant, avant de dérouler lentement le tissu. Il siffla de douleur. Le sang recommençait à couler dangereusement. Il n'avait pas encore tout enlevé, mais ça sentait la blessure foireuse à dix kilomètres. Ce fut une vraie torture de retirer les derniers tours, confirmant mon hypothèse.
L'auriculaire avait sauté, tout comme l'annulaire et le majeur. Une bonne partie des chaires sous-jacentes avaient fondus, ne laissant plus que des morceaux de tendons et d'os éclatés. Le tout dans une hémorragie sérieuse, qui semblait vouloir vider de son sang mon subordonné. Il ne pourrait pas sauver sa main, c'était évident. Et ce qui était plus évident encore, c'est qu'il ne passerait pas la journée sans soins en urgences.
Je lui versais rapidement le sucre, et il hurla de douleur. Un cri inhumain, qui tirait dans les modulations suraigües que seuls les événements les plus violents peuvent extirper du fond des cordes vocales. Ça ne dura que quatre, peut être cinq secondes, et je remballais aussitôt sa main dans un morceau de cape "propre". Il m'observait avec une insistance inquiétante, en sueur, livide, et de temps en temps un frisson s'agitait sur sa nuque. Vraiment, ça sentait mauvais.
Je m'asseyais à même le sol, retraçant en une fraction de seconde ce que je devais faire. Les hommes ne dirent rien, sans doute prêt à obéir. Eux aussi sentaient que ce n’était pas normal.
- Est ce que l'un de vous a récemment emprunté la ligne militaire ?
Regards étonnés, ou pire, vide de sens.
- Bien, lançais-je, refroidi. Je veux deux binômes prêts à partir de suite. Je veux savoir si le réseau du métro est encore exploitable, ou s'ils ont bouclé le secteur. Prenez de quoi vous défendre sérieusement. Si c'est un guet-apens, autant prévoir. Des volontaires ?
Silence gêné pendant de longues secondes, après quoi une main se leva timidement au dessus des têtes mal rasées.
- Soldat ?
- Soldat Arnaud Mesquier, sergent. Je veux bien intégrer ...
- Oui ou non ? Coupais-je froidement.
- Ou ... oui, Sergent.
- Parfait. Qui d'autres ?
Comme par miracle, le nombre de main augmenta soudain en des proportions un peu plus encourageantes.
- Dugommier ... Martin ... et ?
- Soldat Alexandre Erquin, sergent.
- Vous irez avec Martin, en direction de la BNF. Dugommier, avec Mesquier, direction Saint Lazare. Je veux un contact radio régulier, disons, ... toute les minutes, moins en cas de problèmes. Verquez, vous vous chargez d’installer le poste de transmission ici même. S’il n'y a rien dans un quart d'heure, vous vous retrouvez tous ici.
- Bien, sergent.
- Je vais essayer de contacter l'État Major.
Personne ne répondit. Peut être parce que ça voulait dire que le dernier sous-off' en état de commander les treize hommes de cette double unité risquait sa peau pour des pourris administratifs qui ne comprenaient jamais rien, ou pire, de travers. De dépit, je montais les marches, avant de me retrouver à l’air libre. A présent, c’était une neige abondante et immaculée qui recouvrait la place. On ne distinguait rien à plus de dix mètres. Le seul avantage que j’y voyais, c’est que personne ne se risquerait à viser dans la neige. Mais par prudence, je refermais le casque qui protégeait ma tête en cas de combat. Les infrarouges sont très efficaces, quelques soit la météo.
Je me connectais sur le serveur militaire de secteur d’une simple pensée. Des dizaines de pages défilèrent devant mes yeux, immatérielles, laissant la lumière naissante pénétrer au plus profond des cellules photosensible de ma rétine neurobionique. En quelque secondes à peine, j’avais franchi plusieurs niveaux de sécurité sans un seul mot de passe, me retrouvant directement en attente sur l’hollo-transpondeur du lieutenant-colonel Debussy. C’était une urgence de premier ordre, et il ne trainât pas pour allumer l’appareil. Son teint gris et ses yeux vert d’eau illuminait le minuscule espace entre mes yeux, le casque de protection et l’extérieur. Une mine désabusée lui mangeait le visage, ne lui tirant qu’un regard endormi et franchement antipathique.
- Je peux savoir à qui j’ai à faire ?
- Sergent Christian Dernaz, unité B-R59, secteur à circulation restreinte n°17, mon colonel.
- Ah oui, ça y est, je me souviens de vous. C’était vous le cyborg en costard à Noël, à l’hôtel ...
- Excusez-moi de vous couper mon colonel, mais on est dans des sales draps sur Bercy. J’ai un homme salement touché, et le sergent Armestri a été abattu par un snipper.
- Attendez, vous parlez bien d’Armestri le prolo napolitain ?
- Oui, celui-ci. Et je suis seul à devoir gérer deux unités qui ont dû abandonner leurs positions pour sauver leurs peaux.
- Bien, répondit- il pensivement. Je réunis mon équipe en urgence et nous vous recontacterons sous peu.
- Mais ! Et mon soldat blessé ?
- Nous vous enverrons une équipe médicale sur place.
Et la communication fût rompue.
Mes hommes sont revenus. Apparemment, la ligne n’avait pas servi depuis plusieurs mois, mais les dispositifs d’appel d’urgence pour les convois militaires étaient en bon état. Ce qui nous laissait une marge de manœuvre confortable pour rapatrier Kalaz sur Châtelet. Après m'être connecté sur le satellite militaire français, m'étant assuré qu'il n'y avait pas d'autre snip's dans le coin avec mon radar en détection maximale, tout ce joyeux monde remonta là haut. Il était déjà aux environs de onze heures, et je n'avais aucune nouvelle de l’état major de l'Hôtel de Ville. Bien sûr, je m'en doutais un peu. Mais s'ils ne faisaient rien dans les heures à venir, le secteur allait devenir ingérable. Il fallait réintégrer la zone le plus rapidement possible.
- On va faire deux groupes de six hommes chacun. L'un reste sur la Saharienne, l'autre prend en charge le secteur B-63. Un homme à la tête de chacun, qui me fournira un compte rendu heure par heure. Faites comme si c'était une journée ordinaire ...
Les mots sonnaient creux. Là, à vingt ou trente mètres, Armestri gisait dans son sang. J'aurais bien lancé une vanne douteuse à son sujet, en son souvenir, mais l'heure était vraiment grave.
- Et vous sergent ?
- J'attends l'équipe médicale qui viendra récupérer Kalaz d'ici peu. Je vous recontacterais, ne vous inquiétez pas.
Et les deux unités se sont séparées. Comme si rien ne s'était passé.
On a marché un peu, avant de se glisser dans le hall d’un immeuble encore débout. Il y avait une épaisse couche de crasse au sol, ce qui ne nous empêcha pas de nous y assoir. Lui il grimaça un peu, regardant de temps le linge souillé.
- Vous croyez vraiment qu’ils vont venir ?
Je restais silencieux un long moment, avant de lui répondre, un sourire amical.
- Je l’espère...
- Vous n’avez pas répondu à ma question, sergent.
Je me mordis la lèvre. Bien sûr que je n’y croyais pas. Je voulais qu’il s’en tire, mais je n’avais pas le cœur à y croire. La dernière fois qu’on avait demandé une équipe médicale, il avait fallu attendre plus de soixante heure. Entre temps, le pauvre gars y était passé, bouffé par une gangrène gazeuse foudroyante. Il avait terriblement souffert, et j’avais dût l’achever.
Je le voyais encore, avec son regard suppliant, et nous, une dizaine, à ne rien pouvoir faire d’autre que d’agoniser lentement. Et le plus ironique, ce fût lorsqu’enfin l’équipe arriva. On avait eût beau recontacter l’état major pour annuler l’intervention, ils sont quand même arrivés. Dire que l’accueil fût explosif était un euphémisme. La juste récompense de leur inaptitude. Par la suite, on eût vent que le médecin avait été viré pour incompétence et mise en danger de ses patients. C’était un juste retour des choses pour nous. Malheureusement ça avait couté la vie à un homme d’à peine vingt ans.
- Tu connais la réponse, Ahmed.
Il baissa les yeux, et un chapelet de larme s’écoula sur le sol, dans un rythme incertain. Il ne dit rien. Et moi, j’étais vraiment gêné. Jamais plus je ne voulais revivre cette torture.
On est resté là une bonne demi-heure, à contempler la neige qui ne cessait de tomber. On évitait soigneusement de se regarder dans le blanc des yeux. Je commençais vraiment à douter de ce que m’avait dit le lieutenant-colonel, quand un puissant ronronnement nous tira de notre léthargie. La poussière crasseuse vibra, se décollant en de fines particules qui ondulaient doucement. Je me levais, n'osant espérer qu'enfin, ils nous aient pris au sérieux. Peut être même quelques hommes supplémentaires avec un peu de chance. je sortis de du hall, Kalaz derrière.
Le Transporting s'était posé. Le puissant moteur plasma vibrait sourdement, et deux pâles halos bleutés s'échappaient des tuyères latérales. Sa forme ronde et anguleuse à la fois, sa peinture grise et noire, les courtes ailes mobiles repliés, tout dans cette machine de guerre rappelait les antiques hélicoptères depuis longtemps cloués au sol, fautes de carburants. Le bruit baissa en intensité par à coup, devenant souffle sourd.
La porte arrière était descendu, et à ses pieds se tenait trois hommes. Deux était visiblement de militaires réguliers de l'armée, droit dans leurs bottes et leur tenues rutilantes. Le troisième portait un simple treillis, mais une bonne quantité de médailles sur son poitrail semblait vouloir dire "je suis au dessus de vous". Ce n'était ni plus ni moins que le lieutenant colonel Debussy. En me voyant marcher vers lui, il sourit.
- Mes respects, mon colonel.
- A vous de même, sergent.
- Qui sont ces hommes, demandais-je en leur adressant un regard furtif
- Les sergents Onfroy et Moulin. Ils assureront le commandement des unités B-R59 et B-R63.
- Attendez, vous voulez dire que ...
- Vous êtes relevé de vos obligations sur le secteur. Nous souhaitons en savoir plus sur l'attaque de ce matin.
- Et ... le soldat Kalaz ?
- Il va nous accompagner également. Une équipe médicale se chargera de lui à l'Hôtel de Ville.
- Mes hommes ne sont pas au courant ... Qui va ...
- Ne vous inquiétez pas. Nous nous en occupons.
Son regard se voulait chaleureux, mais il était insistant.
- Bien.
Surpris, je montais à sa suite dans le Transporting. Ce n'était vraiment pas ce à quoi je m'attendais.